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article Africiné sur SADOUM

ARTICLE sur SADOUM sur Africiné Magazine, Par Michel AMARGER (05/11/2016):

http://www.africine.org/?menu=art&no=13821

Sadoum
Pulsions urbaines et répulsions

« L’univers nerveux de Christophe Karabache fuse et prend ses quartiers dans les vibrations parisiennes. On sait l’attrait du cinéaste libanais pour les atmosphères tendues, les corps palpitants, les chocs et les heurts du monde oriental. Sa trilogie convulsive a creusé les failles de Beyrouth par Too Much Love Will Kill You, 2012, surfant sur la prostitution, Dodgem, 2013, miné par la cruauté et l’absurde, Lamia, 2014, attaché à la figure ambigüe de la mère, la fureur des combattants. La régularité de ces productions indépendantes, assenées comme des coups de poing, a rebondi à bon escient dans des salles françaises. Aujourd’hui, le réalisateur braque sa caméra libre et attentive sur les espaces parisiens qu’il hante comme un braqueur de cinéma avec Sadoum, 2015.

Ce titre désigne le héros, un homme jeune, à l’allure orientale, tourmenté, violent, qui partage une petite chambre parisienne avec un amant. Ils se touchent, se heurtent, parlent peu, boivent en laissant filer le temps qui s’étire. Leur liaison semble s’effilocher, grippée par un mal de vivre qui éprouve Sadoum. Il se jette dans la rue, le train de banlieue, le tram, comme pour se projeter vers un ailleurs impalpable. Sur un escalier, il croise une fille assise, fait marche arrière, ils parlent. Maria, peu farouche, le convoite, l’excite, le mène dans son appartement cossu. Ils s’attirent, se repoussent, jouent à se provoquer, s’étreignent comme des corps blessés, désirants, insatisfaits. La liaison tourne au manque, à la rupture. Sadoum se jette dans la rue, hante les berges de Seine où passent des rôdeurs. On le vole, il se réfugie dans la nuit comme pour se replier dans la rage qui le dévore, le cloue, le fixe dans la ville fiévreuse.

En filmant les convulsions du désir, des corps, des sens à vifs, Christophe Karabache n’imprime pas une véritable histoire mais compose une fiction épidermique. Les scènes posées, patiemment devant l’objectif, saisissent le défilement du temps, le délitement des sentiments, l’affrontement amoureux dans les espaces intérieurs. Des plans plus courts jaillissent, en extérieurs, zébrant la construction du film. Les rues semblent alors des couloirs ouverts sur l’infini, les quais de la Seine paraissent des lignes de fuite. Et la musique, composée par Wamid Al-Wahab, compositeur familier de Karabache, épouse ces rythmes dans un dialogue sensible où les sons crissent comme des lames.

Sadoum marque ainsi le corps à corps du cinéaste libanais avec la capitale française qu’il vit comme un point d’accroche, de rejet. Les traumatismes du Liban semblent hors champs et pourtant le film s’ouvre comme une course haletante sur la côte, prolongement suggestif du précédent long-métrage du cinéaste. La mémoire du héros, avide de manier la Kalachnikov, le couteau, palpite avec la conscience de la violence qu’il colporte et qu’il brandit comme une menace dans les rapports amoureux. C’est peut-être cette histoire éprouvée sur un autre territoire, ces blessures d’un autre temps, que charrie Sadoumdans ses rapports parisiens.

Christophe Karabache y poursuit son balayage virulent des tabous du monde oriental. Il saisit les relations homosexuelles comme une évidence, évoque la prostitution, les bordels de l’enfance, les rapports de couple inassouvis, la frustration, l’impuissance. Au-delà, c’est le mal-être intérieur qui se dévoile et se révèle face à la caméra. Karabache cadre, dirige et pilote son trio de personnages entrechoqués dans une transe d’émotions et de gestes. Les acteurs s’immergent dans cet univers si personnel en lâchant prise. Car le réalisateur qui aime faire des apparitions parfois fulgurantes et dévastatrices dans ses fictions, ne ménage personne. Il mène son projet comme un franc-tireur libertaire. Servi par quelques alliés pour le montage, la production, il pousse un cran plus loin la détonation de son cinéma indépendant. Sadoum est un cri du cœur, palpitant et meurtri, un défi à l’effacement du corps, des désirs. »

Vu par Michel AMARGER
(Afrimages / Médias France),
pour Africiné Magazine

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