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Texte sur DODGEM

“DODGEM: la mort chorégraphiée”

Si les personnages du film de Christophe Karabache sont souvent muets, c’est peut-être parce que la violence est souvent sourde, comme si le cinéaste croyait aux actes plus qu’aux paroles. Le silence des personnages nous rapproche de notre part animale. Ils parlent peu entre eux, mais nous parlent à nous, spectateurs, par la voix-off.

Le cinéaste orchestre un monde qui agit par pulsions. Ainsi, les personnages de DODGEM ne décident pas leurs destins. Ils se ruent instinctivement vers l’inconnu et la mort, affranchis de toute notion de bien, de mal, de douleur ou de plaisir. Karabache ne s’intéresse pas véritablement à la violence ou au sexe, mais au moment où l’impulsion du corps l’emporte sur la force de la raison. Les corps des personnages, qu’ils soient dans l’attente, dans l’agression, dans la perversion ou dans la crise sont captés par Karabache avec subtilité et finesse.

Le sang, présent dans ce film (tout comme le vomi), éclaté sur les murs, dans le rêve et dans la réalité, n’est que la manifestation visuelle de cet intérieur du corps marginal, grotesque. Le cinéaste enchaîne violence et tendresse, alterne douleur et douceur et forme un film écorché. Dans DODGEM, on assiste à un spectacle (de terreur) où les créatures multi-faces balancent entre les postures de victimes et de bourreaux. C’est une mort théâtralisée. Et dans ce manège, le spectateur est autant voyeur que complice : on meurt poignardé au couteau, étouffé au gaz, lapidé au lance-pierres, dans des plans insistants et tendus.

Les rapports contrastés entre ces personnages ambigus sont d’une cruauté froide. Un nationaliste mi-fasciste, mi-traumatisé, un transformiste mi-pervers, mi-révolté, une femme modèle mi- narcissique, mi-paumée. Ces personnages ne croient pas à la communication verbale, car tout est agression. Ils sont baignés dans une spirale auto-destructrice : on crie, on rit, on se moque, on se regarde silencieusement, on brutalise, on provoque, on fuit, on tue, on meurt. Et tout ceci avec distance (de mise en scène), ellipse (du montage) et hors champ (du cadrage).

La musique de DODGEM, avec ses quelques notes orientales, est un cœur qui bat. Un cœur coléreux qui produit des sons grossiers et forts mais aussi un cœur triste qui produit des sons nerveux et abrupts imposant une tension dans la durée des images et de l’action.

Christophe Karabache nous dit beaucoup de choses sur le Liban, ou plutôt il dit quelque chose de singulier sur son temps. Un Liban politique et (a)social, instable et constamment menacé par la guerre. Mais nous pouvons voir, comprendre et sentir DODGEM sans être pour autant Libanais. Les situations présentées sont extrêmes et peuvent heurter. Elles nous font réfléchir sur la vie.

Sasha Waters (The University of Iowa)

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Catégories :Articles et Interviews
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