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Mot d’introduction au cinéma de Christophe Karabache par Johnny Karlitch

 

Mot d’introduction au cinéma de Christophe Karabache, prononcé à l’occasion de la projection du long métrage de fiction, Too Much Love Will Kill You,et du documentaire expérimental, Beirut Kamikaze, au Art Lounge – Beyrouth, le vendredi 17 août 2012.

L’une des particularités d’une séance de projection d’un film de Christophe Karabache, c’est que, dans la majorité des cas, 30 à 40%, voire 50% des spectateurs quittent la salle, en pleine projection.

Ils sont énervés, dégoûtés, en colère…

Christophe Karabache, lui, jubile. Il se frotte les mains.

Encore une fois, il n’y aura pas de consensus sur l’un de ses films.

Encore une fois, il aura réussi à se maintenir dans la marginalité d’un certain cinéma d’auteur ultra-indépendant.

La salle s’est décantée. Et les spectateurs cinéphiles qui sont restés font l’effort de comprendre, de sentir ce cinéma provocateur, cruel, grossier et vulgaire, inspiré et désespéré…

Qu’ils aiment ou pas, leur présence attentive, cinéphilique, montre qu’ils sont intéressés à déchiffrer la vision cinématographique particulière de ce cinéaste.

Comme Nietzsche avant lui l’avait souhaité à son lecteur, Christophe Karabache souhaite à son spectateur « de bonnes dents, un bon estomac. C’est ce que je te souhaite ! Et si tu as digéré mon livre – ou mon film –, certainement tu sauras t’entendre avec moi ! »

Car il s’agit de s’entendre ! Un artiste, un auteur, ne s’isole pas sciemment hors de l’humanité, il ne s’enferme pas dans un tour d’ivoire autiste. Non ! il monte au sommet de sa tour et il dit à forte voix ce qu’il a à dire. Parfois, il crie. Ou il hurle, à mort !

Mais quelqu’un l’entend… Quelqu’un ici, quelqu’un là, quelqu’un là-bas… La communication s’établit alors entre l’artiste et ces quelques-uns. Peu nombreux.

Christophe Karabache sait d’avance quand il fait un film, qu’il ne pourra communiquer qu’avec un nombre restreint de destinataires.

Dans Le gai savoir, Nietzsche a évoqué la problématique de l’intelligibilité d’une œuvre, le fait qu’une œuvre soit comprise, peu comprise ou pas comprise par les autres.

Il déclare en partant de sa propre expérience : « Ce n’est nullement une objection suffisante contre un livre, si une quelconque personne le juge incompréhensible : peut-être cela rentrait-il dans les intentions de l’auteur – il ne voulait pas être compris par “n’importe qui” ».

On ne saurait accuser Friedrich Nietzsche d’être un snob élitiste. Dans le cas de Christophe Karabache, cette intelligibilité restreinte de l’œuvre apparaît comme une inintelligibilité si on tente de la regarder, de la découvrir, avec des lunettes cartésiennes.

Elle nécessite une autre approche de notre part – nous, spectateurs –, un état d’âme mental qui reconnaît à la non-linéarité narrative la capacité de produire du sens, elle nécessite de notre part une participation affective autorégulée ; autrement dit, nous devons moduler le processus quasi instinctif de projection-identification avec un mix d’adhérence et de distanciation, une semi-immersion dans l’œuvre grâce à du recul.

On ne s’évade pas dans les films de ce cinéaste, on n’est pas captivé par une intrigue, un suspense… Un film de Christophe Karabache n’est jamais une partie de plaisir. Le cinéaste nous projette du sensible en amas de chairs, de sang et de fureur, et ce sensible est, en plus, véhiculé, porté, par du conceptuel.

Exemple : un plan fixe, moyen ; une femme assise sur une marche, poitrine découverte ; un homme lui tète goulûment le sein puis vomit à grands jets le lait tandis que la femme troue l’espace avec une mélopée opératique ; l’homme se traîne et s’étend sur le giron de la femme, celle-ci éclate de rire. No comment…

Un jour d’août 1980, la cruauté et la violence ont vomi Christophe Karabache, l’arrachant du sein de sa mère, le projetant, le crachant contre l’asphalte dans une éruption de chairs, de sang et de fureur.

Une voiture piégée avait explosé, tuant net sa mère et son père. Le bébé avait un an.

Une seconde naissance. L’absurdité de l’existence l’avait réenfanté.

Son cinéma en portera les stigmates : révolte, colère, cruauté, nihilisme, l’impossibilité de l’amour…

Plus tard, le manifeste du Théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud sera l’un des textes fondateurs de sa réflexion, à part l’influence bouleversante sur sa vie de sa découverte du cinéma.

Jean Rouch, Jacques Aumont, Michel Chion, Alain Bergala, Nicole Brenez, Rick Altman… ont été ses professeurs dans les universités de cinéma autant que Fassbinder, Pasolini, Bunuel… l’ont été en direct du grand écran.

Alors, pourquoi reproche-t-on à Karabache de faire des films inachevés, à la facture bâclée ?

Ce qui compte pour le cinéaste, c’est le geste créateur. Le “geste”, dans l’acception philosophique du terme, événement qui échappe à la planification systématique, geste qui surgit, là, par surprise. Cela est très marqué, notamment dans ses documentaires expérimentaux tels Wadi Khaled, Trans Society ou Beirut Kamikaze.

Etre attentif à la perception de l’étrangeté du réel, provoquer ce réel tout en le laissant faire, l’attendre, le filmer puis le réécrire, le réinterpréter dans une représentation personnalisée par le montage. C’est cela, aussi, le cinéma.

Dans Too Much Love Will Kill You, une scène de rue sordide, captée en plongée dans une lumière rougeâtre, illustre la capacité du cinéaste à mettre en scène l’insolite et le hasard.

Sur un plan théorique, Serge Daney disait la différence pour lui entre le visuel et l’image.

D’un côté, le visuel, ce qui serait clos, achevé, abouti ; d’un autre, l’image, qui serait une esquisse, une ouverture, un hors champ, un manque, une imperfection.

Pour Christophe Karabache, l’image peut dévoiler l’état du monde. Sans le maquiller. Mais en le représentant avec ses béances, ses envers, ses laideurs, ses imperfections.

On peut ne pas aimer le cinéma de Christophe Karabache, ne pas le comprendre, le rejeter, le mépriser. Il ne sera ni le premier, ni le dernier.

On ne peut pas ne pas voir qu’il a une vision cinématographique propre.

Christophe Karabache est un cinéaste singulier.

C’est là sa grandeur, c’est là sa croix. Et il s’en porte bien.                                                                                                                                                                                                                                                                                    

JohnnyKarlitch

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